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L’épigénétique, nouveau front de lutte contre le cancer

Le Professeur François Fuks est le directeur du Laboratoire d’épigénétique du cancer à l’ULB et à l’Institut Bordet. Il est à l’origine d’avancées majeures dans la lutte contre le cancer. Il nous entretient des nombreuses perspectives qu’offre cette discipline de la biologie.

Texte : Philippe Van Lil

Professeur François Fuks
Directeur du Laboratoire d’épigénétique du cancer à l’ULB et à l’Institut Bordet

En quoi consiste l’épigénétique ? 

François Fuks : « L’alphabet du livre de la vie est constitué de l’ADN de nos gènes, qui forment une suite de mots. La séquence de nos gènes forme donc un texte, mais il est difficile à lire si on n’y ajoute pas la syntaxe ou la ponctuation comme des virgules, des points, etc. L’épigénétique est la science dédiée à décoder cette syntaxe, à faciliter la lecture. Elle a pris son essor dès les années 90. La syntaxe de nos gènes est essentielle pour comprendre tous les phénomènes biologiques chez l’être humain, y compris les maladies. Beaucoup de laboratoires dans le monde, dont le mien en Belgique, s’y intéressent. » 

Quel lien y a-t-il entre l’épigénétique et le cancer ?

F. F. : « Dans le passé, on a beaucoup travaillé sur l’ADN car on pensait qu’il s’agissait de la molécule de la vie par excellence. Il en existe cependant un deuxième : l’ARN. Longtemps, on a cru qu’il s’agissait d’une molécule subalterne. Aujourd’hui, on sait qu’elle est indispensable et qu’elle est sans doute à l’origine de la vie, avant même l’ADN. L’ARN est finalement une copie intermédiaire entre l’ADN et les protéines qui permettent à notre corps de respirer, de bouger, etc. »

« Pour synthétiser les protéines, le mécanisme suivant s’opère : notre corps transcrit l’ADN en ARN puis traduit cet ARN en protéines. En génétique, l’alphabet de l’ADN comporte 4 lettres – A, T, G, C. L’ARN en comporte également 4 : A, U, G, C. Le cancer est une non seulement une maladie génétique, avec des altérations, des mutations de l’ADN, mais également une maladie épigénétique, dont la syntaxe de l’ADN ou de l’ARN a été altérée. »

Vers quoi s’orientent vos travaux actuels ?

F. F. : « L’épigénétique vise à lutter contre le cancer. L’espoir est de développer des thérapies anticancéreuses inédites endéans les dix prochaines années. Récemment, nous avons publié, dans les revues ‘Science’ et ‘Nature Cancer’, l’une de nos découvertes sur le rôle de l’épigénétique de l’ARN dans le cancer du sein. Cette découverte pourrait aussi s’appliquer à d’autres cancers tels que le cancer colorectal ou celui de la prostate. En marge de mon laboratoire, j’ai cofondé il y a quatre ans la société Epics Therapeutics pour aller plus concrètement de l’avant. »

La séquence de nos gènes forme un texte, mais il est difficile à lire si on n’y ajoute pas la syntaxe : l’épigénétique est la science dédiée à décoder cette syntaxe.

Existe-t-il un lien entre les récents vaccins ARN liés au Covid et votre discipline ?

F.F. : « Au départ, des sociétés comme Pfizer-BioNtech et Moderna travaillaient déjà sur un vaccin à ARN contre le cancer. Ils ont pu bifurquer en quelques jours sur le vaccin du Covid car cette technologie est incroyablement rapide, facile et flexible. On entend souvent dire que ces vaccins ne sont pas sûrs et qu’ils sont sortis rapidement, comme du chapeau d’un magicien. Il est toutefois bon de rappeler que cette technologie est issue de plusieurs décennies de recherches sur l’ARN. »

Longtemps, on a cru que l’ARN était une molécule subalterne. Aujourd’hui, on sait qu’elle est indispensable et qu’elle est sans doute à l’origine de la vie.

Quelle importance revêtent les dons privés pour vos recherches ?

F. F. : « Ils sont essentiels. La recherche est aussi primordiale en épigénétique qu’elle l’est dans le cadre de la lutte contre le cancer en général. En Communauté française, 40 % de la recherche est subventionnée par des dons. L’implication du grand public via des opérations comme le Télévie est donc fondamentale. Sans de telles contributions, on ne connaîtrait les grandes avancées actuelles qui aboutissent d’ores et déjà à des traitements et donnent beaucoup d’espoir pour l’avenir. »

Le cancer du sein en point de mire

La thérapie épigénétique est déjà une réalité, essentiellement pour les cancers du sang. On pourrait aussi y recourir pour le cancer du sein.

Nous avons déjà entendu parler du gène dit BRCA 1 dans le cas de la maladie de l’actrice Angelina Jolie. Ils augmentent le risque d’apparition du cancer. L’actrice a préféré subir de manière préventive une mastectomie, soit l’ablation des glandes mammaires, après avoir appris la présence de ce gène dans sa famille.

On peut aussi imaginer que ce gène BRCA 1 comprenne une syntaxe altérée, et plus précisément qu’il soit méthylé, c’est-à-dire qu’il ait subi une transformation chimique nocive. Si on pouvait gommer cette modification grâce à un médicament, un peu comme on gomme la cédille sous un C, cela permettrait à ce gène d’être lu comme il le faut et empêcherait la formation du cancer. 

La difficulté actuelle réside dans le ciblage du traitement car certains gènes méthylés doivent le rester. L’équipe du Pr François Fuks y travaille : « Tous les patients ne répondent pas de la même manière à un traitement donné. Grâce à l’épigénétique, on a par exemple déjà pu identifier cinq gènes méthylés caractéristiques d’une forme agressive de cancer du sein. À l’avenir, ceci devrait permettre de prédire lesquelles répondraient mieux à une chimiothérapie. »

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